L’intervention française (1635-1648)
Enfin, l’intervention française devient effective à partir de 1634-1635. Le Roi de France envoie des troupes et surtout essaye d’être l’arbitre, de pacifier la région. Quelle est l’idée de Richelieu (le Roi de France de l’époque ; Louis XIII ne comptant pas beaucoup) ? Il se dit que l’Alsace est une voie de passage si importante qu’il faut la contrôler. Comment ? Essentiellement en plaçant en Alsace un allié, un satellite. Et donc, le projet politique de Richelieu est le suivant : s’emparer de Brisach, du Vieux-Brisach (Alt Breisach), parce-que c’est le pont le plus important pour la maison d’Autriche. Je l’ai déjà dit : le pont de Strasbourg est contrôlé par Strasbourg, le pont de Bâle par Bâle, reste le pont de Brisach qui est vraiment le pont essentiel à l’échelle de l’Europe. D’où l’idée des français et de leurs alliés suédois : tout faire pour s’en emparer.
Le siège de Brisach fut une opération de longue haleine. Il a lieu en 1638 et a été comparé par son importance stratégique au siège de Stalingrad. La comparaison n’est peut-être pas trop forcée, car s’emparer de Brisach est la garantie pour celui qui en serait le maître de tout contrôler jusqu’à Vienne. C’est la raison pour laquelle cette ville est assiégée. Bernard de Saxe-Weimar remporte la victoire et s’installe à Brisach. Le Roi de France lui a fait la promesse suivante : « Mon brave, tu vas t’installer à Brisach. Je vais t’aider à pacifier la région, particulièrement l’Alsace, et le jour où je négocierais la paix, tu seras le Prince de l’Alsace ». Voilà, en gros, le projet politique : créer un nouvel État qui serait un État tampon, sans être aux mains du Roi de France mais dans celles d’un de ses alliés. Bernard de Saxe-Weimar fait partie de la famille des Ducs de Saxe, mais c’est un fils cadet. Donc il n’a rien et il est intéressé par ce projet politique.
Imaginez ce qui aurait pu se passer sans cet événement majeur de 1638 : l’Alsace serait devenue espagnole, on pourrait boire de la sangria ensemble, on irait peut-être tous à la corrida… à Schirmeck. Il n’empêche qu’en 1638, l’Alsace est sur le point de devenir la Principauté de Bernard de Saxe-Weimar. Hélas, ou heureusement, Bernard de Saxe-Weimar est pris apparemment d’une pneumonie, on ne sait pas exactement, peut-être empoisonné par des rivaux, et meurt inopinément en 1639. Que va faire le Roi de France ? Son meilleur allié, son joker, a passé l’arme à gauche ! Le Roi va alors compter sur le fait que les généraux de Bernard de Saxe-Weimar, ses collaborateurs, vont se disputer. C’est effectivement ce qui va se passer. Donc le Roi de France se dit « Tant pis, puisque mon joker ne peut pas jouer à ma place, je vais jouer moi même ». C’est la raison pour laquelle, en 1639, Richelieu met au point l’idée d’une annexion de l’Alsace.

« Sur cette gravure, vous pouvez voir à quoi ressemblait Brisach défendue sur le Rhin presque sous forme d’île. »
Je n’ai pas eu l’occasion de vous le dire mais le grand problème auquel est confronté Bernard de Saxe-Weimar, comme le Roi de France, sont la Lorraine et la Franche-Comté, deux régions ennemies voisines. Donc, toute l’idée va consister à faire en sorte que les Lorrains puissent être rejetés hors d’Alsace et éventuellement maîtrisés chez eux.
L’impact de la guerre sur les populations
Cette Guerre de Trente Ans présente deux très grandes phases : la première allant de 1621 à 1623 et seconde de 1632 à 1639. Puis il y aura encore les « arrêts de jeux », un peu plus tard, vers 1640-1644 mais ça concerne assez peu l’Alsace. La Guerre de Trente Ans a en réalité durée sur le terrain 6 ou 7 ans mais la guerre peut faire des dégâts autres que des dégâts militaires.
La guerre consiste d’abord de passages de troupes, mal payées ou pas payées du tout, qui vont par conséquent faire régner, dans les campagnes plus que dans les villes protégées par leurs remparts, un climat de terreur. D’où ces évènements continuels de maraudeurs qui investissent les villages, attaquent les paysans, volent leurs provisions, violent les femmes, massacrent les vieillards et les enfants, prennent les troupeaux, brûlent, etc.
Ces misères de la guerre on les connaît bien grâce aux descriptions très nombreuses dans des récits. En particulier un roman intitulé « Simplicius Simplicissimus » racontant les aventures d’un garçon pris dans la guerre. L’auteur s’appelle Christophe von Grimmelshausen et, bien que protestant, il a fait carrière dans un régiment au service des impériaux. À la fin de la guerre il se retire près d’Oberkirch, devient aubergiste et administrateur seigneurial. Il va publier des romans dans lesquels il évoque ce qu’il a vu lui-même durant la guerre. Ces événements, tout à fait épouvantables, dont il a été victime, complice et acteur, je vous conseille de les lire dans ce récit de Grimmelshausen qui a été édité en allemand dès 1659 (la première édition a parue à Montbéliard). Il y raconte l’histoire d’un vagabond étrange qui va connaître à la fois une ascension comme capitaine brigand et en même temps va connaître les pires déboires au cours de son existence aventureuse. Il existe une très bonne traduction française qui a parue il y a quelques années (Les aventures de Simplicissimus, première traduction intégrale et notes de Jean Amsler, préface de Pascal Quignard, Fayard, 1990, ISBN 2-213-02432-4).
De ces malheurs de la guerre il y a, bien sûr, les dessins ou les gravures de Jacques Callot, un lorrain mort en 1633. Des gravures représentant d’une manière générique les malheurs de la guerre. Ce ne sont pas des illustrations de la Guerre de Trente Ans proprement dite puisqu’il est mort avant la phase la plus rude mais elles représentent ce qu’est une guerre de l’époque avec son cortège de massacres absolument abominables. Ce sont sans doute les images les plus crues précédant celles de Goya au début du XIXème siècle.
À ces témoignages, j’en ajouterai un qui est le récit de la vie d’un colmarien, potier d’étain et protestant, dénommé Augustin Güntzerii. Son récit a été traduit par une de mes anciennes étudiantes, Monique Debus Kehr, et c’est sans doute un des témoignages les plus forts qui ait été publié sur la Guerre de Trente Ans. Je vous le recommande parce qu’il nous montre ces catastrophes (L’histoire de toute ma vie – Autobiographie d’un potier d’étain calviniste du XVIIe siècle, traduit de l’allemand par Monique Debus Kehr, préface de Jacques Revel, Honoré Champion, 2010, ISBN 2-745-32029-7).
Quelles sont ces catastrophes ? Bien entendu l’irruption de soldats, la violence, le rétablissement brutal d’une religion qu’on ne veut pas, des voies de fait continuelles, des maraudages, des destructions… Par exemple, un viticulteur nous dit que ses vignes ont été abandonnées pendant 8 ans où il n’a pas pu travailler et sa cave a été pillée. Il est totalement ruiné alors qu’il avait passé une partie de sa vie à construire une certaine aisance, etc.
Les résultats les plus spectaculaires pour nous, sont démographiques. Ces chiffres sont établis à partir des registres de baptêmes, de sépultures ou de mariages et nous montrent que dans certaines localités la mortalité, ou la natalité, peuvent connaître des pics absolument extraordinaires. On a une natalité très forte et une mortalité bien plus faible, par exemple : 42 naissances pour 1000 habitants à Dambach-la-Ville en 1660. C’est un indice d’une population qui se porte bien. Il faut imaginer qu’actuellement la natalité est de moins de 10 pour 1000 dans nos pays d’Europe Occidentale. Quand vous prenez le graphique nous montrant l’évolution de la population de Dambach-la-Ville, on voit que la courbe des naissances au cours de la période qui commence en 1600 est irrégulière. En principe les naissances devraient être constantes pour une population constante, en tout cas avant l’époque actuelle. Au contraire, on voit sur la courbe des pics et des chutes. Les chutes signifient que la population : soit n’est pas là pour se reproduire, soit que les conditions biologiques sont mauvaises. En comparant ce graphique avec celui de la mortalité nous voyons qu’il y a des années, c’est le cas en 1632-1633 et 1635-1636, où vous avez beaucoup plus de morts que de nouveau-nés. C’est l’effet direct de la guerre.
Mais la guerre ne tue pas, du moins elle ne tue pas par les armes. Elle tue surtout par malnutrition, privations, par des conditions absolument insupportables, par le malheur économique… Je prends un exemple : après le passage de l’armée de Mansfeld en 1622, le prix du pain a été multiplié par dix. Ça c’est une catastrophe parce-que les gens n’ont pas les moyens d’acheter ce pain. Alors que vont-ils faire ? Ils vont s’endetter, partir et on voit donc des villages qui se dépeuplent. Des gens qui partent ne veut pas dire qu’ils meurent. Ça signifie qu’ils se réfugient ailleurs, là où on ne se bat pas, comme en Suisse. Dans certaines régions des Vosges, on a pu remarquer que du côté de Bruyère, brusquement la population a augmenté autour de 1640, car des Alsaciens sont allés s’y réfugier, causant donc des perturbations absolument terribles.
L’endettement a une autre cause extrêmement importante : le financement de la guerre, par l’impôt en grande partie. Imposer lourdement des gens qui sont déjà appauvris est un problème terrible. Même si la guerre n’a peut être pas déferlé en Alsace autrement que par des passages de troupes. Entre la victoire catholique de 1623 et l’arrivée des suédois neuf ans plus tard, les pauvres alsaciens, catholiques ou protestants indifféremment, ont été obligés de donner tellement d’argent à leur Prince sous forme d’impôt que l’appauvrissement a été terrible. Cela s’est aussi traduit par un affaiblissement, par un exode, etc. Le résultat au bout de trente ans : les forces vives de toute l’Allemagne mais aussi des régions voisines sont épuisées. Je ne l’ai pas dit mais, par exemple, en 1640 en France, en Anjou, en Normandie, en Bretagne où la guerre ne sévit pas, les gens se révoltent contre le Roi parce-qu’il leur impose des impôts absolument colossaux pour financer ses troupes qui guerroient en Alsace. Tout est lié. Une relation très forte s’instaure et l’épuisement est tel que la sagesse revient à la surface afin d’essayer de négocier une paix.



